23.1.07

Lundi 22 janvier 2007, 17h

Pour qui a passé cinq mois en Inde, rentrer en France procure une sensation étrange et pas forcément désagréable, quand bien même on aime l'Inde.

Arrivé à la fin de mon premier semestre à JNU, et donc à la moitié de mon séjour en Inde, je suis rentré en France pour les vacances inter-semestrielles, du 6 décembre au 2 janvier. Je ne peux pas dire que la France m'ait beaucoup manqué - sauf peut-être du point de vue culinaire - pendant mes cinq premiers mois à Delhi, même si ma famille et mes amis m'ont manqué, eux. Pour autant, retrouver la France, et la retrouver dans l'atmosphère un peu féerique des fêtes de fin d'année, m'a fait plaisir, et m'a même fait du bien, je crois. J'ai apprécié de me promener dans des rues relativement calmes et propres, décorées d'illuminations et de guirlandes, et bordées de magasins opulents et bien rangés. J'ai apprécié de profiter à nouveau du confort occidental - de la douche chaude, par exemple, incomparablement plus agréable que la toilette au seau. J'ai apprécié de sentir une bonne pluie, fraîche et généreuse, me marteler le visage et glisser dans mon cou. J'ai apprécié, enfin, de ne pas manger de riz pendant un mois, et de savourer à la place du bon pain, des plats, des fromages et des desserts "bien de chez nous" - rentrer au moment des fêtes de Noël était à cet égard particulièrement intéressant.

Et puis, avant tout, j'ai été heureux de revoir tous ceux que j'aime et que je n'avais plus vus depuis des mois, bien sûr. Je me demande si les moyens de communication modernes rendent vraiment l'éloignement d'avec sa famille et ses amis plus supportable que ce qu'il devait être à l'époque où une lettre mettait des jours à aller de Paris à Grignan. D'une certaine façon, j'ai l'impression que le téléphone et Internet, même s'ils permettent d'échanger avec les êtres chers, ne font que rendre plus sensible l'absence de ces derniers. Toujours est-il qu'il est bon de retrouver la présence physique des siens, d'embrasser sa famille, de serrer la main de ses amis, et de caresser le vieux cochon d'Inde qui végète dans la cuisine!

Retrouver des gens, retrouver des habitudes, retrouver un certain mode de vie, et retrouver des lieux, enfin. La France, ma ville, mon appartement, ma chambre, mon lit. Et Paris, comme si c'était la première fois, parce que Paris est de ces villes dont on ne finit jamais de s'émerveiller. Mes retrouvailles avec la ville lumière se firent alors que le soir tombait, depuis une rame de la ligne 6 du métro, que je prenais pour aller voir un de ces êtres chers. Soudain, le train sortit du long tunnel obscur, et elle fut là, juste derrière la vitre : la Tour Eiffel, belle et majestueuse comme jamais, domptant la ville entière. Avec elle, c'était Paris tout entier qui me revenait d'un coup. La gracieuse dame de métal était éclairée, et brillait sur un ciel au bleu très foncé, sans être encore noir. Derrière, légèrement sur le côté, moins haute qu'elle, une belle Lune à peine levée, presque pleine, et encore dorée de sommeil, semblait lui rendre hommage. Et les phares des voitures, les lampadaires des routes et des ponts, les guirlandes des bateaux-mouches, les lumières des beaux appartements, créaient comme un rideau d'étoiles chaudes et multicolores pour l'envelopper.

Heureux qui comme Ulysse...

J'ai été heureux comme Ulysse de retrouver mon univers, de retrouver le monde dans lequel j'ai vécu toute ma vie avant de partir pour l'Inde, et de le retrouver tel que je l'avais quitté. C'est évidemment lorsque l'on s'éloigne le plus de ce à quoi l'on appartient que l'on prend conscience des liens qui nous y rattachent. Tout en étant ravi de connaître l'intense dépaysement indien, et tout en ne regrettant pas une seconde de passer cette année en Inde, je ne me suis jamais senti aussi profondément français qu'en Inde, tant par mes goûts que par mes valeurs, tant par ma façon de penser et d'agir que par ma culture au sens le plus général du terme. La force de ce qu'on pourrait appeler le paradoxe du voyageur réside dans le fait que c'est un phénomène à mon avis entièrement positif, qui ouvre l'esprit plutôt qu'il ne le ferme - et c'est toute la différence entre patriotisme et nationalisme, si l'on prend les deux termes dans leur sens moderne. Ainsi, il est certain que j'aime davantage la France après cinq mois en Inde, mais cette évolution ne s'est pas faite aux dépends de mon intérêt et de mon affection pour les autres pays et les autres cultures, bien au contraire. Si je devais tirer un premier bilan personnel de mon séjour en Inde, je dirais que, tout en étant plus conscient de mon identité qu'auparavant, tout en y étant plus attaché, aussi, je suis devenu plus curieux de la différence. En d'autres termes, plus sûr de mes racines, je suis devenu également plus apte à me confronter à l'altérité, dans tout ce qu'elle a de plus enrichissant. Pour avancer dans l'inconnu sans s'y perdre, et y découvrir les richesses qui s'y cachent, sans doute faut-il savoir avant tout d'où l'on vient, et ce que l'on est.

*

Après cet entracte français, j'ai été content de retourner en Inde. Repartir fut difficile, mais arriver fut facile : sitôt atterri à Delhi, par une nuit froide, dans un brouillard très épais parfaitement digne de Londres, je me suis senti plein d'enthousiasme. Cinq mois encore en Inde, cinq mois pour essayer d'en découvrir autant que possible sur ce pays infini.

La date de reprise des cours ayant été finalement repoussée, j'ai eu un répit de quelques jours pour me réadapter à ma vie de Delhiite. Le froid, que j'avais déjà senti poindre au retour de mon expédition dans le Sud du pays, était cette fois bien installé. J'étais au coeur de l'hiver indien, qui, du moins à Delhi, se manifeste par des températures voisines de 15°C le jour, et proches de 0°C la nuit, ce qui est tout sauf confortable lorsque l'on considère la non-isolation des appartements et l'absence de porte aux rickshaws. Tandis qu'en été, les pannes d'électricité sont causées par la forte chaleur et la surchauffe du système, en hiver elles le sont par l'utilisation, dans chaque appartement, d'un ou plusieurs petits radiateurs, qui donnent l'impression de consommer d'énergie plus qu'ils ne produisent de chaleur. Tandis qu'en été, les pannes d'électricité sont synonymes de sudation abondante et instantanée, en hiver elles provoquent grelottements et claquements de dents.

Heureusement, pour me réchauffer, j'ai dû accomplir une nouvelle fois le cirque des inscriptions administratives à JNU - car un nouveau semestre commence. Cela a été moins compliqué que cet été, mais cela m'a quand même occupé trois jours. Puis les cours ont commencé, et j'ai assisté à une séance de tous ceux qui me paraissaient potentiellement intéressants, puisque je suis absolument libre quant à mes choix de cours. J'ai souvent été de déception en déceptions, car, hélas, beaucoup de professeurs sont vraiment mauvais, ou incompréhensibles. D'une manière générale, je dois dire que le niveau des cours de JNU, pourtant censée être la meilleure université d'Asie en sciences sociales et politiques (mais j'ai des doutes là-dessus), est en-deçà de mes attentes, et des attentes d'à peu près tous les étudiants occidentaux. Je ne me risquerai pas à en tirer de conclusion hâtive, mais il reste que je m'interroge sur ce qui fait vraiment le prestige de JNU - peut-être simplement le bouillonnement politique de ses étudiants, pour le coup bien supérieur à celui des étudiants de Sciences Po. L'autre déception relative aux cours de JNU vient de ce qu'il n'est pas si simple d'en trouver qui traitent de l'Inde. Il y en a, évidemment, mais moins qu'on pourrait le croire.

J'ai tout de même fini par trouver quatre cours intéressants - du moins pour autant que j'ai pu en juger pour l'instant, et n'ayant assisté qu'à quelques séances de chaque cours pour l'instant, je réserve mon opinion pour un billet ultérieur... Ces quatre cours sont :
- Problems of International Relations, qui se propose de délivrer une approche thématique (et non théorique comme au premier semestre, ou historique comme à Sciences Po) des relations internationales, avec trois thèmes centraux : mondialisation, pouvoir, et démocratie.
- Political economy of development, qui est un cours d'histoire économique croisée de l'Inde, du Japon et de l'Occident. Vue l'orientation politique du professeur, orientation qu'elle assume pleinement comme une ligne directrice de son enseignement, le cours consiste avant tout en une histoire marxiste de l'économie, et si peu marxiste que je sois, c'est ce qui m'a attiré vers ce cours - je suis curieux d'avoir une approche de l'histoire économique autre que celle que j'ai pu avoir à Sciences Po, et cela devrait par ailleurs me permettre de combler mes lacunes quant au marxisme.
- Sociology of social stratification in India, qui, comme son titre l'indique, devrait contribuer à une amélioration de ma connaissance du système des castes, notamment - car il sera aussi question d'ethnies, de communautés, et de genre.
- Politics and Government in China. Je n'ai jamais eu de cours sur la Chine, mon ignorance à ce sujet est totale, et j'ai trouvé intéressant d'y remédier en ayant en plus une perspective indienne sur la Chine, ce pays voisin, rival, et qui est en même temps un partenaire incontournable pour l'avenir. Je suis très curieux de mieux savoir comment les Indiens considèrent la Chine, qui semble économiquement en avance sur eux, mais qui n'est pas "la plus grande démocratie du monde", et qui inquiète le monde entier. Je pense qu'en s'intéressant à la vision qu'ont les Indiens de la Chine, on peut en apprendre beaucoup sur chacun des deux pays.

Le nouveau semestre n'est pas simplement synonyme de nouveaux professeurs et de nouveaux cours, il est aussi synonyme de nouvelles rencontres. Je n'ai pas encore vraiment eu le temps de faire la connaissance des étudiants avec qui je suis en cours, mais, notamment à la faveur d'une soirée de la Foreign Students Association, j'ai pu rencontrer les nouveaux étudiants étrangers - qui viennent pour un semestre seulement à JNU. Il y a ainsi, par exemple, cinq Norvégien(ne)s, deux Autrichiennes, un Suisse allemand, quelques Allemand(e)s, et deux Françaises de la Sorbonne. Il est plaisant de voir de nouvelles têtes - bien que je n'aie rien contre les anciennes. Anciens et nouveaux étudiants étrangers se retrouvent tous les midis, avec également des étudiants indiens, à la cantine de la bibliothèque, où l'on peut manger dehors, boire un "chaï" (le thé au lait et aux épices indien), et lézarder sur les pierres en regardant la jungle. Le soleil est encore agréable - bientôt, il redeviendra intolérable.

A la soirée de la Foreign Students Association, j'ai par ailleurs sympathisé avec Vaheed, un Iranien un peu plus vieux que moi, qui n'étudie pas à JNU, mais qui était là car il y a à JNU une forte présence iranienne. Vaheed m'a invité chez lui samedi soir dernier, où il organisait une soirée avec une dizaine d'autres jeunes Iraniens de Delhi, tous extrêmement chaleureux et sympathiques. Ensemble, nous avons passé un très agréable moment : en savourant des dattes succulentes, du thé au safran, une sorte de nougat et d'autres délices perses, nous avons comparé nos cultures, nos mentalités, et nous avons discuté de la situation de l'Iran. Tous ces jeunes gens étaient de farouches opposants au gouvernement actuel, et avaient fort peu de sympathie pour l'Islam - et pour les islamistes a fortiori. Ils m'ont certifié que la grande majorité des Iraniens détestent leurs dirigeants, et n'ont rien ni contre Israël, ni contre les Etats-Unis. Je ne sais pas dans quelle mesure mes amis, qui appartiennent vraisemblablement à une certaine élite, sont représentatifs de la population de leur pays, mais il est clair qu'ils sont bien loin des préjugés que l'on pourrait avoir sur le peuple iranien si l'on s'en tenait à l'image qu'en donnent les médias et les politiques en Occident. J'ignore si c'est parce qu'ils sont eux aussi expatriés, et parce qu'ils ont eux aussi dû connaître ce que j'appelais le paradoxe du voyageur, mais toujours est-il qu'ils incarnent le patriotisme ouvert d'esprit, en aucun cas le nationalisme. Ils aiment leur pays, et lui font honneur, où qu'ils soient.

2 Comments:

Anonymous arnaud said...

Cher julien ,je ne te connaissais pas autant patriotique! ca me fait plaisir, moi qui suis comme toi "amoureux" de mon pays :la France et de ma région :l'Auvergne!

Aussi,tu fais bien de séparer patriotisme et nationalisme, tu sembles d'ailleurs lourdemement insister sur cette comparaison puisque tu en parles à 2 reprises, tu as raison d'etre très prudent sur ce point car cela pourrait etre vite déformé et mal interprété!(je parle en connaissance de cause)

J'ai également lu ton témoignage interessant sur tes amis iraniens et sur leur opinion politique. Pour en connaitre aussi(Sahar Vagheei je te salue au passage si tu me lis:)!), je confirme ton point de vue julien,tous ceux que nous connaissons sont fort sympathiques, tolérants,curieux et très ouvert d'esprit " bien loin des préjugés que l'on pourrait avoir sur le peuple iranien"(sic) !

29 janvier, 2007 20:21  
Anonymous Anonyme said...

Julien,

Je suis tombé sur ton blog comme on tombe sur n'importe quoi sur internet, mais cette fois ce n'était pas n'importe quoi. Je suis resté longtemps dessus, autant à lire qu'à regarder les photos.
Je voudrais seulement te dire bravo pour ce blog, merci aussi et surtout bonne "seconde moitié" de séjour en Inde.

Adrien
adrien.commin@sciences-po.org

30 janvier, 2007 02:10  

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