15.10.06

MUMBAI

Dimanche 15 octobre, 22h

Capitale de l'Etat du Maharashtra, Mumbai - anciennement Bombay - est, avec plus de dix-huit millions d'habitants, la plus grande agglomération de l'Inde, et, d'ici quinze ans, devrait selon les prévisions figurer au deuxième rang du classement des agglomérations les plus peuplées du monde (après Tokyo), classement dont elle occupe pour l'heure la cinquième place. Principal centre économique de l'Inde, avec sa bourse, son port et le siège de Tata - LA grande entreprise indienne, que l'on retrouve dans les voitures ou les téléphones aussi bien que dans le thé -, Mumbai est aussi la ville de Bollywood comme Los Angeles est la ville d'Hollywood. C'est donc à Mumbai que sont produits les interminables films musicaux indiens, confrontant tradition et modernité sur des thèmes essentiellement familiaux et sentimentaux, autour d'un axe généralement manichéen à l'extrême. Cependant, au-delà des danses, des chants, des costumes et des décors somptueux de l'industrie cinématographique la plus prolifique du monde, Mumbai comporte également le plus grand bidonville de la planète. De Mumbai, on peut donc attendre qu'elle illustre tous les contrastes qui semblent définir la société indienne : extrême pauvreté des bidonvilles contre extrême richesse des stars de Bollywood, modernité des gratte-ciels de Marine Drive - le quasi-mythique front de mer local - contre aspect vétuste de certaines installations ou habitations, influence occidentale très forte, héritée de cette modernité comme de l'époque coloniale et à certains égards perpétuée par le tourisme, contre identité indienne tout aussi marquée, et, enfin, rencontre de toutes les religions, puisque l'on trouve à Mumbai temples hindous, parsis et bouddhistes, mosquées, gurudwaras (lieux de culte des Sikhs), synagogues et églises.

Profitant d'un jour férié en raison de l'anniversaire de Gandhi (Gandhi Jayanti, le 2 octobre), je me suis récemment rendu à Mumbai par les airs - sur une compagnie low-cost indienne - et j'ai passé là-bas cinq jours, avec Christian, Thomas, un de ses colocataires, et Amy, une de leurs amies, tous les trois allemands. Ce séjour a été formidable, riche de rencontres et de découvertes.

A l'image de l'Inde toute entière, mais de façon sans doute exacerbée par son gigantisme, Mumbai est une ville intense. Cela se ressent dès la sortie de l'aéroport, lorsque l'on monte dans un taxi qui se faufile alors dans un trafic épouvantable. La circulation semble moins anarchique mais largement plus dense qu'à Delhi. La route qui nous conduit vers le Sud de la ville serpente tantôt entre de hauts buildings en béton, tantôt entre des bidonvilles en carton et en tôle, au-dessus desquels s'élèvent de gigantesques panneaux publicitaires, qui semblent presque écraser les miséreux grouillant à leurs pieds. Lèvent-ils jamais la tête, ces miséreux, vers ces panneaux qui montrent des terrains de golf, des fauteuils première classe de compagnies aériennes, des ordinateurs portables du dernier cri, des stars de Bollywood et des produits de beauté promus par des mannequins occidentaux? En Inde, la richesse est souvent indécente, parfois même obscène.

Sur les bords de la route, la vie de milliers d'individus semble s'écouler, indifférente au trafic pourtant si proche, si étouffant. Des femmes font la vaisselle, agenouillées devant des baquets d'eau noire. Des enfants jouent, vêtus d'un rien quand ils ne sont pas nus. Des hommes scient de longues planches de bois. D'autres sont oisifs, accroupis sur le rebord du trottoir dans cette posture typiquement indienne, les bras allongés reposant sur les genoux. Plus loin, derrière, un train passe : de la route, on dirait des wagons de marchandises. Il n'y a pas de portes, seulement des ouvertures béantes aux rebords desquels certains usagers s'accrochent pour ne pas tomber, tant il y a de monde dans les trains de Mumbai. Le trajet se poursuit sur la route encombrée, de quartiers en quartiers. Cependant, tandis qu'à Delhi les différents quartiers semblent être autant d'îlots reliés entre eux par des grandes routes, on remarque instantanément qu'il y a à Mumbai davantage de continuité dans le tissu urbain, même si la nature de celui change, des bidonvilles aux buildings aux bâtiments plus anciens, datant de l'époque coloniale.

Le Sud de Mumbai, où nous nous arrêtons, trouvons un hôtel et nous restaurons, est le principal quartier historique de la ville, pour cette raison le quartier le plus touristique, et celui d'où la misère des bidonvilles est absente. C'est là que l'on trouve les principaux monuments : Victoria Terminus, gare aux allures de cathédrale gothique, la High Court, l'Université, le Prince of Wales Museum, autant de bâtiments qui rappellent la présence britannique. Devant leurs briques, sous un temps maussade, avec les bus à impériale qui circulent sur de grandes avenues bordées d'arbres, on se croirait presque à Londres, n'était-ce cette constante agitation indienne, ces marchands de rue, ces cireurs de chaussures, ces mendiants qui ne peuvent tout de même pas mendier dans les bidonvilles.

A proximité de tout cela, il y a Colaba Causeway, grande rue où les restaurants succèdent aux boutiques assez chiques, et où les trottoirs sont bordés, côté route, par des étalages de souvenirs, de bijoux fantaisies ou d'antiquités douteuses, étalages dont les marchands harcèlent continuellement les touristes nombreux.

Sur Colaba Causeway donne aussi le porche imposant par lequel on accède à une colonie parsie. Les parsis sont des zoroastriens ; l'aspect le plus frappant de leur religion est qu'ils considèrent que la terre, le feu et l'eau sont sacrés, et que, pour cette raison, afin de ne pas souiller ces éléments sacrés, ils ne peuvent ni brûler, ni enterrer, ni jeter à la mer leurs morts. Ils déposent donc les cadavres sur de hautes tours, les tours du silence, afin que les vautours puissent les décharner. La communauté parsie est de plus en plus restreinte et vieillissante, et elle se concentre essentiellement à Mumbai, dans des colonies telles que celle que nous avons visitée à Colaba. Elle avait un peu l'air d'un camp militaire, avec ses bâtiments tous identiques et impersonnels, ses terrains de sport, son école et son organisation rationnelle, que nous a expliquée un ancien, après nous avoir chaleureusement accueilli dès notre passage du porche. Les parsis sont à la fois enviés et respectés en Inde, parce qu'ils ont la réputation de savoir réussir économiquement. Et, de fait, la famille Tata est une famille parsie.

De même que les Parsis, les Juifs de l'Inde - cinq milliers au total - sont pour beaucoup installés à Mumbai, et répartis en deux communautés principales, les Baghdadis et les Bene Israelis. Certains d'entre eux viennent encore se recueillir à la synagogue Kenneseth Eliyahoo, construite par une grande famille locale, les Sassoon, et dont la façade frappe par sa belle couleur bleue pâle. En nous y rendant, nous avons là encore été bien accueillis, par le rabbin, qui a insisté pour nous montrer la Torah, cachée derrière son rideau, et nous a dit quelques mots fort intéressants de l'histoire des Juifs d'Inde. Les Juifs d'Inde, nous a-t-il notamment affirmé, n'ont jamais été confronté à l'antisémitisme. Malgré le faible nombre de Juifs en Inde, cela n'était pas si évident, dans un pays marqué par de quasi-incessantes violences entre religions, et dont le peuple semble entretenir une fascination troublante pour Hitler. En effet la moindre librairie, même installée en pleine rue, propose Mein Kampf, les marchands de DVD mettent toujours en valeur les films et les documentaires portant sur le Fürher, et Christian, qui est allemand, m'a raconté que plusieurs Indiens lui avaient déjà parlé de Hitler et de la Shoah avec une légèreté déconcertante, un peu comme on me parle de Zidane... Cela, indépendamment du fait que la croix gammée est à l'origine un symbole hindou - on ne saurait tenir les Indiens responsables de la récupération qui a été faite d'un de leurs symboles religieux, par ailleurs toujours omniprésent, sur les rickshaws et les camions, dans les maisons et les échoppes, etc. Bref, il y a quelque chose de vraiment étonnant et d'évidemment dérangeant dans cette attitude qu'ont beaucoup d'Indiens à l'égard d'Hitler. S'agit-il d'une simple fascination morbide, ou y a-t-il autre chose, de plus profond et de moins avouable encore? Je ne saurais le dire.

Quant aux lieux de culte, en-dehors de cette synagogue et d'une église au beau clocher blanc, ainsi que du temple parsi aperçu de l'extérieur, nous avons aussi vu la mosquée Haji Ali, qui se dresse au milieu de la mer, reliée à la terre ferme par une étroite jetée que les flots submergent aisément lorsque la marée est haute et que la mer est agitée. Sur cette jetée, une foule de mendiants, dont beaucoup sont mutilés, aveugles ou difformes, expose sa misère, évidemment dérangeante et difficile à soutenir du regard pour nous si riches, espérant recueillir quelques misérables pièces de la part des touristes ou des croyants effectuant leur Zakat (l'aumône aux plus pauvres, un des cinq piliers de l'Islam, qui explique qu'il y ait souvent de nombreux mendiants devant les mosquées, comme d'ailleurs devant les églises). Lorsque j'ai suivi cette jetée pour la première fois (j'y suis retourné le lendemain, pour prendre des photos), la nuit tombait, il y avait du vent et les embruns se mêlaient à une pluie fine. La cohorte des croyants avançait lentement sur la voie étroite, comme en une marche funèbre. Sur les côtés, les mendiants s'abritaient du mieux qu'ils pouvaient sous des bâches, et n'étaient plus que de sinistres silhouettes, qui semblaient vouloir disparaître, et continuaient pourtant leurs lugubres et lancinants appels à la générosité des passants. Au loin, les lumières de la mosquée, et son minaret éclairé, apparaissaient comme dans un rêve, au milieu de nulle part. Se trouver là, c'était, tout simplement, irréel.

*

Derrière Colaba Causeway, on arrive vite à la mer, au niveau de la Gateway of India, arche dans le même goût que l'India Gate de Delhi, plus belle de nuit que de jour, et du Taj Mahal, immense hôtel, composée d'un bâtiment assez ancien en briques, dont la principale dimension est horizontale, et d'un bâtiment plus moderne en béton, dont la principale dimension est verticale, ce qui produit un curieux assemblage. Le Taj Mahal, dont le nom renvoie évidemment au monument le plus célèbre de toute l'Inde, est également le palace le plus fameux palace du pays. Il a hébergé nombre de célébrités, dont notre actuel Président de la République - il me semble important de le signaler! Nous nous sommes promenés un peu dans les galeries de l'hôtel, où l'on trouve maintes boutiques de luxe, Vuitton et autres, et nous nous sommes payés la fantaisie d'un verre dans un des bars de l'hôtel, avec vue sur la Gateway éclairée. (Le prix de notre "verre", soi dit en passant, fut largement moins excessif que dans certains cafés parisiens, et le service beaucoup plus aimable.)

Juste derrière la Gateway, une armada de petits bateaux en bois propose d'emmener le touriste sur l'île d'Elephanta. Là, au milieu d'une nature luxuriante peuplée de nombreux singes et de non moins nombreux marchands de souvenirs installés sous des bâches bleues ou jaunes le long de l'escalier qui fait l'ascension de l'île, se trouvent des grottes qui abritent quelques mystérieuses statues de dieux hindous. Malheureusement, ce jour-là, les grottes étaient fermées au public, de sorte que nous n'avons pu les voir. Néanmoins, j'ai particulièrement apprécié le trajet dans la baie, où notre embarcation a croisé d'imposants navires de commerce illustrant bien l'activité portuaire importante de Mumbai. Au loin, sur le rivage, se dressaient des grues, des cheminées d'usine. Ce paysage industriel, réparti sur la terre ferme et sur diverses îles, avait un charme particulier dans la grisaille de ce jour-là. (Nous avons eu un climat des plus variables tout le temps de notre séjour à Mumbai. Un soir, nous rentrions d'un restaurant en taxi lorsque nous avons été surpris par un très violent orage. Rapidement, la chaussée a été inondée, et, après être passé trop vite dans une immense flaque, notre taxi s'est immobilisé. Notre chauffeur a dû descendre, braver les éléments, trifouiller dans son antiquité de moteur, avant que nous ne puissions repartir, sursautant bientôt au fracas d'un éclair terriblement proche.)

Cependant, le Sud de Mumbai est comme une péninsule s'avançant dans la mer d'Oman, si bien qu'on a la mer de deux côtés : à l'Est, c'est la Gateway of India et la baie (d'où provient le nom de la ville, Bom-bay, ou Mum-bai) ; à l'Ouest, c'est Marine Drive, magnifique et célèbre front de mer, dont la succession de gratte-ciels forme un demi-cercle ouvert sur la mer. L'endroit est cher aux touristes, mais aux Indiens également : ils assistent patiemment au coucher de soleil, par exemple depuis Nariman Point, l'extrémité Sud de Marine Drive, d'où l'on a une vue superbe. Puis, lorsque la nuit est tombée, et tandis que Marine Drive lentement s'illumine, ils se promènent en longeant la mer. C'est là, tandis que j'attendais mes amis, que j'ai été abordé par un jeune homme misérable, qui voulait me vendre des cigarettes. J'ai refusé, mais il s'est assis à côté de moi, me disant qu'il était fatigué d'avoir marché tout le long de Marine Drive. Alors, avec cette spontanéité et cette simplicité qu'ont les Indiens, il a commencé à me parler, dans un anglais correct, surprenant pour quelqu'un comme lui. Il avait quatorze ans, il était orphelin, il vivait avec sa soeur dans un bidonville au Nord de Mumbai. Tous les matins, de six heures à dix heures, il cirait des chaussures, près de Victoria Terminal. Puis il venait sur Marine Drive, qu'il arpentait tout le reste de la journée, et jusqu'à dix heures le soir, pour vendre ses cigarettes. Dans son attachement visible à Marine Drive, qu'il désignait d'un hochement de tête et ne nommait jamais, comme par respect, mais aussi dans son regard, sa voix et sa façon de parler, il y avait quelque chose de malicieux, de poétique et de profondément triste à la fois. Il m'a dit son nom, mais je ne l'ai pas compris, même après le lui avoir fait répéter ; de toute façon, pour moi, c'était déjà Gavroche.

Sur Marine Drive, il y a une sorte de cave à jazz, sauf qu'elle ne propose pas que du jazz, comme son nom, Not just jazz by the bay, l'indique très bien. La clientèle est riche, occidentale ou occidentalisée. Nous y sommes allés. Le groupe du soir jouait des standards rock, et avait le mérite de mettre une ambiance extraordinaire. Les gens dansaient entre les tables, et il y avait tant de monde que les serveurs avaient les plus grandes difficultés à faire leur travail. Là, un vieux Sikh a engagé la conversation avec nous, tant bien que mal, par-dessus la musique. S'il n'était pas le propriétaire de l'endroit, il semblait néanmoins y être comme chez lui. Il donnait un peu l'impression d'être un parrain du milieu de la nuit à Mumbai - Mumbai étant une des seules villes indiennes à avoir une vie nocturne digne de ce nom. Le vieux Sikh, lorsqu'il a su que mes amis étaient allemands, n'a rien trouvé de mieux à faire que de lever le bras en faisant "Heil!", ce qui nous a évidemment tous consternés, et a renforcé mes interrogations sur Hitler et les Indiens. Cela dit, il s'est ensuite montré très affable, et très intéressé par Amy... Je pense que c'est grâce à cette dernière qu'il nous a proposés de l'accompagner en boîte, où, usant de son pouvoir, il nous a faits rentrer gratuitement, et nous a obtenus une boisson sans davantage de frais. En dansant, ou, plus exactement, en me trémoussant pendant deux heures dans cette boîte indienne, la seule à laquelle je sois allé à ce jour, j'ai pu constater à quel point tous les interdits de la société indienne sont transgressés par les classes les plus riches et les plus occidentalisées : alcool à foison, drogues, sexe, homosexualité, autant de choses que la morale et même parfois la loi réprouvent ou condamnent en Inde, et qui étaient présentes dans cette discothèque. En un sens, ce fut instructif, même si je n'étais pas surpris par tout cela, et même si, comme Amy, je n'étais pas fâché lorsque nous avons pu prendre congé du vieux Sikh, qui ne m'inspirait qu'une confiance limitée... Il nous a invités à dîner avec lui le lendemain soir, mais nous avons préféré décliner.

A l'extrémité Nord de Marine Drive, il y a une plage. Nous y avons vécu ce qui est à ce jour un des moments les plus intenses de mon expérience indienne. Le hasard, qui fait bien les choses, a voulu que nous nous trouvions sur cette plage le soir du 2 octobre, jour férié célébrant l'anniversaire de Gandhi, mais aussi jour d'une grande fête religieuse hindoue. C'est très compliqué, à l'image de l'hindouisme : selon les régions de l'Inde et les courants de l'hindouisme, c'est une fête qui dure entre quatre et neuf jours, qui s'appelle Durga Puja ou Dussehra, et qui célèbre la déesse Durga, laquelle est, ou non, une des incarnations de Lakshmi, ou bien de Saraswati, deux autres déesses. Bref, j'ai un peu de mal à m'y retrouver, je le confesse, mais il y a tant de variantes qu'on a de toute façon l'impression de pouvoir dire à peu près n'importe quoi, et toujours est-il que, ce soir-là du 2 octobre était le dernier soir, et par conséquent l'apothéose, de ce festival. (Cependant, j'ai aussi vu des festivités le lendemain, peut-être un autre courant de l'hindouisme considère-t-il que la fête doit durer plus longtemps, ou peut-être s'agissait-il d'une toute autre célébration, puisqu'il y aurait plus de fêtes hindoues que de jours dans l'année, de même qu'il y eût longtemps plus de dieux hindous - il y en a plus de trois cent millions - que d'Indiens.)

La célébration à laquelle nous avons assisté ce soir-là sur la plage de Mumbai consistait à prier en groupe autour d'une statue de Durga, avant que celle-ci ne soit portée à l'eau par les hommes du groupe. Il y avait plusieurs groupes, un groupe correspondant à un immeuble, et chaque groupe ayant sa statue. Mes amis et moi avions centré notre attention sur un des groupes. Très rapidement, nous avons été invités par ces gens, qui ont alors fait preuve de la plus grande gentillesse, une authentique gentillesse désintéressée. Avec une merveilleuse ouverture d'esprit, ils ont tenu à nous faire participer à leur cérémonie comme si nous étions des leurs, dans une ambiance très familiale. Une femme a dessiné sur nos fronts un tilak, une trace verticale de poudre rouge. Nous avons fait tourner devant la statue de la déesse une assiette d'où s'élevait une haute flamme. Nous avons frappé dans nos mains en rythme avec eux. Nous avons mangé des sortes de noisettes distribuées à pleines mains par des hommes saupoudrés de rouge de la tête aux pieds. Nous avons lancé des poignées de riz à la statue. Ces opérations prenant un certain temps et ne se déroulant pas selon un rythme très soutenu, nous avons eu le loisir de discuter avec ces gens, surtout avec les plus jeunes d'entre eux. Certains étaient extrêmement timides face à nous, d'autres ne parlaient pas anglais, mais tous étaient adorables. Ils nous expliquaient leur cérémonie, nous posaient en retour mille questions, nous avons beaucoup ri ensemble. Dans un premier temps, la ségrégation entre les sexes a été respectée, Amy étant entourée par les jeunes filles et Christian et moi (Thomas était parti) par les jeunes hommes. Cependant, à notre satisfaction à tous, la barrière a finalement pu être levée, et les deux cercles qui s'étaient formés se sont mélangés. Je suis fervent athée, et ce n'est en aucune façon la spiritualité qui m'a attiré vers l'Inde, mais c'était fascinant d'être là, au milieu de gens si aimables, et de prendre part à leur joyeuse ferveur, de se sentir soudain, et pour la première fois, presque indien.

Je suis retourné sur la plage le lendemain matin. Le sable était jonché des restes de la fête : fleurs, paniers, récipients, encensoirs, fragments de statues vraisemblablement redéposés par les flots, etc.

Lors de ce festival, j'ai retrouvé mon Gavroche dans la foule - ou plutôt, c'est lui qui m'a retrouvé, ayant fini de vendre ses cigarettes. Il m'a dit bonjour, comme s'il était évident que nous devions nous revoir, comme s'il s'était attendu à ma présence ici. Il m'a regardé d'un air curieux participer à cette célébration, qui semblait le laisser indifférent. Lorsque tout a été fini, il a insisté pour nous trouver un taxi, auquel il a indiqué notre destination. Et, à notre surprise, il est monté avec nous en voiture. Le taxi a redescendu Marine Drive, et lui était à la fenêtre ouverte, la tête sortie comme pour sentir l'air filer sur son visage, le sourire aux lèvres. A un moment, tandis que nous arrivions presque à l'autre extrémité du front de mer, il a fait signe au chauffeur, qui s'est arrêté, et il est descendu, après m'avoir fait serré la main. Il partait prendre son train pour regagner son bidonville.

Ce gamin dans le sens le plus authentique du terme, ce petit prince des bidonvilles amoureux de la rayonnante Marine Drive, c'était, quelque part, l'âme indienne de Mumbai.